L’AUTRE LANGUE DES SIGNES

Des cochons et des Fleurs

De mains en mains

Souffrant de surdité, j’attache aux mains une attention qui flirte avec le fétichisme : l’individu peut libérer dans une gestuelle faite de rituels une grande place à l’imaginaire. Le cadrage serré permet, en isolant les mains, de les singulariser et de les marginaliser dans les gestes les plus simples du quotidien. Elles fourmillent alors d’indices et constituent un langage non-verbal. De mon point de vue, la sensualité qui se dégage des mains s’apparente à une nouvelle langue des signes. Le motif des mains recense l’expression même du désir. Un désir d’altérité qui circulerait, comme sur un fil, de mains en mains.

« Il parait que ça rend sourd ! »

Il n’y a pas de remède pour lutter contre les symptômes de la maladie de Ménière. Elle m’accompagne depuis des années. Je souffre de vertiges plus ou moins récurrents et d’acouphènes en permanence. Totalement sourd de l’oreille droite, j’ai longtemps compensé avec celle de gauche. Et ce léger handicap faisait partie de moi. Mon audition baissait petit à petit, je m’en accommodais.
Jusqu’au jour où la pandémie sanitaire a changé la donne. Avec le port du masque, je me suis rendu compte qu’inconsciemment je lisais beaucoup sur les lèvres. Il m’est de plus en plus difficile de discerner les voix des bruits ambiants et donc de pouvoir communiquer « normalement ». Ces derniers mois, ma surdité s’est encore dégradée : des crises de vertige m’ont totalement fait perdre l’équilibre. J’ai vécu comme dans une zone de turbulence. À cause d’une brusque chute de l’audition, j’ai perdu tous mes repères dans l’espace. J’ai marché sur les mains.  Après une récente batterie d’examens, des spécialistes présagent – à plus ou moins court terme – une surdité complète. J’ai d’abord compté tout ce que j’allais perdre, je profite aujourd’hui de tout ce qui reste.

Je vais apprendre la langue des signes et explorer de nouvelles aventures, y compris artistiques. Face au sentiment de perte inéluctable – qui circulait peut-être déjà dans l’ensemble de mon travail  –  je me découvre avec humilité à travers cette série. J’espère exposer« De mains en mains » prochainement, accompagné d’une œuvre sonore inédite : « Quand vous serez vieux, vous n’entendrez pas tout le mal qu’on dit sur vous ! 

De mains en mains, Marc Martin 2007-2022 (Série photographique, fragments).

Bande sonore, stéréo, 3 minutes, en boucle.

QUAND VOUS SEREZ VIEUX, VOUS N’ENTENDREZ PAS TOUT LE MAL QU’ON DIT SUR VOUS (Marc Martin, 2022).

Vous êtes photographe, vous pourrez continuer d’exercer votre profession. Et puis, quand vous serez vieux, vous n’entendrez pas tout le mal qu’on dit sur vous !
Depuis que les spécialistes m’ont ainsi annoncé que je deviendrai sourd, je ne me suis plus contenté de photographier mes proches mais j’ai commencé à enregistrer leur voix, n’importe où, n’importe comment. Comme une course après la montre, une promesse d’éternité. J’ai ensuite superposé les pistes pour que s’entremêlent les timbres de voix. Des voix qui rient, des voix qui râlent aussi sur ma messagerie depuis que je réponds moins au téléphone. Les captures sonores sont souvent faire à leur insu, histoire de garder une certaine spontanéité. Sur d’autres couches, j’ai ajouté à la bande son des répliques cultes de mes films chéris en noir et blanc (« atmosphère, atmosphère ») et des refrains familiers («  l’accent roule des chansons qui roucoulent »). J’ai mixé moi-même, conscient d’en impacter le résultat final. Cherchant à rendre visibles les particularités de chacun.e, je me devais de ne pas faire l’impasse sur mon propre handicap. La plage ne dure que de 3 minutes. Mais elle tourne en boucle en clôture du parcours de l’exposition. Comme un générique de fin qui n’en finirait pas. Je me livre ici à une réflexion sur la notion toute relative d’infini. Une partouze sonore cacophonique, sans début ni fin, ce qui ne veut pas dire ni queue ni tête. Paradoxalement non visuelle, j’envisage cette œuvre comme clôturant le parcours de ma prochaine exposition. Elle incite aussi à voir au-delà des apparences : « Il ne m’avait pas semblé, l’unique fois où je vous ai vu (et donc entendu!) que vous souffriez de problèmes acoustiques m’écrit Étienne Dumont, célèbre critique d’art à Genève : On est moins sensible à l’oreille qu’à l’œil. »
« Quand vous serez vieux, vous n’entendrez pas tout le mal qu’on dit sur vous » se lit, comme un trompe-l’œil, en miroir de mes photographies. En douce, je m’échappe ainsi du cadre pour mieux fuir la critique. Désormais, je n’entendrais de ce monde en rupture simplement ce qui me touchera.

Séries « des Cochons et des Fleurs ».