ALICE ET LES MOTIFS FLOTTANTS
MAUVAISES VIES ?
L’écharpe du chien fou
L’écharpe du chien fou dépeint l’opposé de l’innocence. Un frottement temporel opère par une voix familière. Celle d’Alice Sapritch. Dans le rétroviseur, un mannequin s’est figé. Baxter Halter, lui, flotte dans l’air. Nu comme un oiseau déplumé, il n’en demeure pas moins punk, queer, transgressif. Pour tout boa à la Barbara, une pelote de laine qui s’effiloche. Son écharpe à lui, une lourde chaîne autour du cou. Baxter sculpte son corps qu’il met en scène.
En 2025, qui se souvient de cette chanson créée en 1963 par Maurice Fanon, poète anticonformiste libertaire ? Pas grand monde. Avec ses rimes riches sur la rupture, L’écharpe imagée ici par la personnalité de Baxter Halter renvoie-t-elle à la déchirure ou à la délivrance ? Les cicatrices qui dansent avec lui sur son corps tatoué marquent une césure. Songe-t-il à la vie d’avant la transition ?Voir à travers les interstices est-il propre à celles et ceux qui ont vécu une telle rupture ? Traces d’un passé trouble et du présent vécu comme un choix, sans masque. Pas de fards pour adoucir, pas de postiche pour divertir.
Les mots encrés sur sa peau, épiderme constellation, donnent à voir l’énergie et la détermination. Son corps bouscule. Il trouble mes images, les ébranle en silence. Ondulant du poignet, Baxter debout face à moi devant ce mur blanc, projette son imaginaire. Et voilà que Jean-Luc Verna entre dans mon champ de vision, comme par effraction : On ne fait pas des images parce qu’on ne peut pas parler mais parce qu’elles parlent*. Je revois l’artiste protéiforme choisir avec passion ses motifs démodés dans le chutier de l’art contemporain. C’est lui qui a dû me souffler d’aller dénicher cette chanson ringarde pour illustrer la modernité de Baxter en mouvement. L’écharpe de Maurice Fanon, comme une vieille actrice qu’on inhume et qu’on remaquille pour voir si elle est encore en accord avec l’époque**, résonne en moi. Je me suis moins inspiré de l’original que de l’interprétation d’Hervé Vilard, artiste populaire arbitrairement boudé par l’intelligentsia.
Les paroles de la chanson, assemblées en très courtes phrases, Baxter les fait valser dans une performance improvisée où la mollesse des poignets n’a plus rien à voir avec les préjugés. De la musique découle naturellement des mots. Ses maux. Ceux d’Alice Sapritch aussi, théâtreuse costumée aux accents clownesques qui pouvait l’instant suivant dans l’ombre de la paupière incarner la tragédie absolue ***. Comme une conteuse fabuleuse des mille et une nuits, je pourrais écouter Alice Saptrich des heures parler d’elle sans les voir passer…
L’écharpe du chien fou (Marc Martin, 2025)
Vidéo mono-canal 16/9, 3 minutes 45′
Performance : Baxter Hanster dans le cadre de l’exposition Marc Martin, Mauvaises vies ? à LaVallée-Bruxelles, captation 21 mai 2025.
Voix additionnelle : Alice Sapritch, fragments de ses propos recueillis par Jacques Chancel dans Radioscopie diffusée sur France Inter le 14 mai 1979.
Marc Martin, L’écharpe (fragments) 2025.
Paroles et musique Maurice Fanon, 1963.
* Propos de Jean-Luc Verna, fragments de L’art dans la peau, entretien avec Paul Rassat pour Talpa Mag, 2021.
** Propos de Jean-Luc Verna, fragments de L’Atelier A sur Arte, 2018.
*** Christian Souque, à l’occasion de la restauration sonore de la Radioscopie Alice Sapritch, 2019.
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